photo: Octav Drăgan/ Cultura la dubă
La plupart des Roumains ont expérimenté pour la première fois le goût de la liberté après la Révolution de 1989. Ils ont brûlé les photos de Ceausescu, ont fait la queue pour aller voter, ont bu du Coca-Cola. Certains sont partis, tout simplement. Ce qu’avant on appelait « fuir » est devenu dès 1990 le droit de voyager. Ceux qui en avaient les moyens ont pris le chemin de l’étranger et n’en sont jamais revenus.
Dorin Crețu, fiancé à une Française, attendait depuis 3 ans la permission de se marier et de partir pour la France. Non seulement on ne la lui a pas accordée, mais sa demande a attiré sur lui des soupçons de trahison. Il a même été interrogé. C’est la révolution qui lui a apporté la chance d’une nouvelle vie.
Il vit depuis 32 ans à Paris où il s’est fait un nom en tant que peintre, tout en recevant le soutien de l’Etat français pour développer sa passion pour l’art, née quelque part dans son enfance, à Brasov.
Bien qu’il ne soit pas issu d’une famille d’artistes, il grandit dans un milieu où l’on apprécie la beauté. Petit, il se sent attiré par les couleurs. Il peint, façonne des masques africains, et ses parents lui permettent de s’inscrire au Lycée des Arts Plastiques.

Ensuite, il poursuit ses études à la Faculté des Arts plastiques de Bucarest et commence une courte carrière de professeur.
“J’ai été nommé professeur de dessin quelque part en Moldavie, dans un collège. Comme je n’avais pas l’habitude de tenir en place, j’ai quitté le poste et décidé de me mettre à mon compte.”
Un tel choix n’était pas évident pendant le régime communiste, loin de là. Le parti ne l’a pas vu d’un bon œil et il a dû concilier sa passion pour la peinture et ses obligations de citoyen.
“C’était assez compliqué, j’étais boursier et je devais faire un stage d’au moins trois ans. J’ai choisi « Le Trust Carpates », l’entreprise du parti qui construisait La Maison du Peuple. Mais comme il n’y avait plus de places au département de restauration des peintures, j’ai été transféré à la sculpture. J’ai fait tout mon stage là-bas, en tant que tailleur de pierre.”

À la même époque, l’Union des Beaux-arts lui octroie un atelier rue Mendeleïev dans le quartier Amzei de Bucarest. Chaque soir, après le travail, il s’y rend pour peindre.
Sa passion pour la peinture, il l’emporte avec lui quand il part à Paris avec sa compagne française. Mais, n’ayant aucun soutien dans la capitale française, il doit tout reprendre à zéro. Armé de son portfolio d’artiste, il frappe aux portes du Ministère français de la culture.
“Je suis allé de bureau en bureau dans l’espoir que quelqu’un regarde les photos de mes œuvres et pour attirer leur attention sur mon travail. J’y ai rencontré un inspecteur qui a aimé ce que je lui ai montré, et c’est lui qui m’a ouvert le chemin, en me montrant les premiers pas à suivre.
C’est comme ça que j’ai déposé ma candidature pour obtenir des bourses ainsi que pour l’acquisition d’œuvres par le Fond National d’Art Contemporain.
L’Etat français a acheté l’une de mes œuvres, et je suis devenu boursier. J’ai fait des expositions et ai reçu des prix qui n’étaient pas un diplôme quelconque, mais représentaient un soutien financier important.”

Il participe aussi à un concours organisé par la Commission d’attribution et reçoit son premier atelier, quelque part à la périphérie de Paris.
“À l’époque, on regardait la Roumanie différemment. Après la Révolution, on nous voyait d’une manière plus positive et sincère.
De nombreux artistes arrivés à Paris ont bénéficié de ces avantages-là. C’était une époque où les Roumains étaient reçus à bras ouverts et recevaient un soutien.
Aujourd’hui, l’image de la Roumanie n’est plus aussi glorieuse. C’est l’image de ceux qui jouent dans le métro ou qui conduisent des vélos à touristes près de la Tour Eiffel.”
Mais, malgré les soutiens de l’Etat, il n’a pas eu une vie facile. Il doit donc travailler pour gagner sa vie.
“Jouer l’artiste est jubilatoire, mais c’est très difficile de gagner sa vie à travers l’art.”
“Comme j’avais des amis sculpteurs qui travaillaient à la restauration du Louvre, je me suis rappelé de mes années d’errance entre la couleur et la pierre taillée, en Roumanie. Du coup, pendant deux ou trois années, j’ai sculpté la façade du Louvre.

” J’étais dans la cour de la Pyramide et, à part des formes géométriques, je sculptais aussi les figures elles-mêmes. Il y a des personnages que j’ai sculptés d’un bout à l’autre. Je me rappelle comment on insérait le bloc de pierre.
On perçait un trou dans la sculpture endommagée, on y fixait le bloc où on devait sculpter, en complétant la forme qui manquait. Les équipes de Roumains ont continué ailleurs lorsqu’elles ont fini le tronçon, mais moi je me suis arrêté là. J’ai décidé d’essayer de gagner ma vie en tant qu’artiste peintre.”

Même si, à l’époque, il n’est pas très content de devoir travailler ailleurs que dans son atelier, il est très fier, aujourd’hui, de nous montrer les personnages qu’il a fait revivre sur la façade du Louvre.
Il habite dans un quartier du Nord de Paris, au bord du Canal Saint Martin, dans un duplex attribué par l’Etat français. Son atelier est situé juste au-dessus de son appartement.

Même s’il n’est pas gratuit, payer 50 % du loyer pour un atelier obtenu par concours reste un privilège, vu la concurrence énorme dans une capitale culturelle comme Paris.
“On est dans un quartier où il y a beaucoup d’ateliers, attribués soit par la Mairie de Paris, soit par le Ministère de la Culture. D’autres ateliers sont privés.
On arrive ici avec l’énergie et le désir de nous affirmer et de renverser la donne. Ce qui est plus difficile encore, c’est de s’inscrire dans une continuité. Vivre à Paris coûte cher et on se heurte à des soucis financiers.”
Dorin Crețu a vendu presque 300 œuvres pendant sa carrière, et a eu des expositions à Paris, Bucarest, Londres ou encore à Cracovie.

Le motif végétal est omniprésent dans ses œuvres. On l’aperçoit même à l’entrée de son appartement, à Paris. Sur les murs, sont accrochés dans des cadres des pages de l’herbier de sa maman, de la maison de Braşov.

“Au début, j’ai été attiré par l’idée de faire de la peinture autrement. Et je suis tombé sur le courant artistique français Supports/Surfaces. J’ai compris que l’on pouvait peindre sans recourir forcément à de l’huile sur toile.
On peignait sur des toiles militaires, des pansements militaires, on découpait du bois. C’est ainsi que j’ai réussi à développer une technique qui a été appréciée. L’une des œuvres que j’ai réalisées à l’époque a été achetée par le Fond National d’Art Contemporain.
Il s’agit d’une œuvre qui représente une stèle antique : j’y ai collé des bandes de dentelle sur lesquelles j’ai versé du bitume. La dentelle et le bitume ont créé une sorte de calligraphie qui s’accordait parfaitement à la forme de la stèle.

“À un moment donné, l’excès de pâte et de matière m’a poussé à vouloir faire table rase pour essayer de peindre avec l’absence de matière.”
“Ce qui représente une sorte d’expérimentation chimique assez difficile.
J’ai été amené à travailler avec des résines acryliques qui m’offraient la possibilité de réaliser de nombreuses transparences et des rapports picturaux sans lesquels la peinture ne peut exister. Pendant des années et des années, j’ai développé cette thématique, autour du motif floral et végétal.”

“Même si maintenant, je tourne autour d’un autre motif – la montagne – je ne quitte pas cette forme végétale. J’ai hâte de participer au stage de création [N.red. dans le département de Bistrița, en Roumanie] et de dessiner quelques arbres, qui probablement plus tard vont nourrir des œuvres de dimensions plus grandes, sur le même thème végétal.”
“La forme végétale est une sorte de reflet de l’existence, qui renvoie à la fragilité de la vie, à la vanité aussi, puisqu’elle vit un instant et puis elle meurt.”
Entre-temps, c’est le motif de la montagne qui est devenu central, sans pour autant qu’il puisse identifier l’origine de cet engouement. Il se rappelle pourtant qu’à Brașov, adolescent, il s’était passionné pour la photographie de paysage. Il avait ramassé, chez lui, des dizaines de photos de paysages de montagne.

“La vision artistique change avec le temps, s’étoffe, s’enrichit. Je garde, bien sûr, des souvenirs, quelques traces de son point de départ. Je pense que la montagne est un motif suffisamment plastique pour le coucher sur une toile. Ce qui m’attire énormément, c’est sa forme solide, sa solidité solitaire, à mettre au cœur d’une toile.”

Dorin Crețu est un artiste représentatif des années 80 en Roumanie. Depuis quelques années, il est revenu à Bucarest où, après 30 ans d’absence, il a récupéré son ancien atelier de la rue Mendeleïev. Le Musée National d’Art Contemporain de Bucarest a également acheté deux de ses œuvres.
“Ces achats ont eu lieu suite à une exposition que j’ai eue à Mogoșoaia. Le directeur de l’époque, Oroveanu, a proposé d’acheter deux de mes œuvres, ce qui m’a rendu très heureux.”
Il se rend presque chaque mois à Bucarest, où il est représenté par AnnArt Gallery aux côtés d’autres artistes reconnus comme Sorin Ilfoveanu ou Ștefan Câlția.

Il se réjouit d’avoir repris ses liens artistiques avec son pays d’origine et espère pouvoir garder intacte sa liberté de peindre.
“J’ai des fourmillements aux bouts des doigts, j’aime les couleurs, je trouve du plaisir personnel dans ce que je fais.”
“Peu importe la surface, papier, toile, un morceau de bois ou autre chose. Mais ces plaisirs ont toujours un coût. La vie d’un artiste n’est pas simple, que ce soit à Bucarest ou à Paris.
Faire ce que tu aimes faire est un luxe absolu, mais il a un prix.”
Voilà pourquoi, à Paris, il travaille parfois comme décorateur d’intérieur, en collaboration avec des architectes français, pour subvenir à ses besoins financiers.
Naturalisé français, il a gardé également la citoyenneté roumaine.
“Je parle français mais j’ai toujours l’accent de l’Est, facile à repérer. Moi, je réponds naturellement que je suis Roumain, que j’habite Paris, que je suis citoyen français d’origine roumaine.”
“Mais le statut d’artiste ne s’arrête pas aux frontières. J’aime penser que sa vision est plus large, qu’elle embrasse l’humanité.

Aujourd’hui, n’importe quel artiste peut prendre l’avion, aller partout où il veut, voir des expositions, s’imprégner de nouvelles choses, puis revenir. On n’est plus contraint de prendre des décisions importantes liées à l’immigration.”
“Aujourd’hui, l’artiste est libre de choisir son lieu de création. L’art est en quelque sorte un fluide, un flux, il doit rester en mouvement, partout.”
Roumain ou Français, Dorin Crețu est un artiste, un père et un individu qui lutte constamment pour sa passion. Il est reconnaissant de la chance qu’il a reçue en 1990 et aimerait que les Roumains jouissent de nouveau de l’image qu’ils avaient à cette époque-là. Il porte l’étiquette d’immigré, bien enracinée, mais c’est précisément ce qui le motive à évoluer.

“Je travaille sur moi-même pour nier le sentiment de déracinement et pour accepter de rester suspendu quelque part entre la Roumanie et la France.”
Cependant, la barrière culturelle qui apparaît parfois n’est pas quelque chose de mauvais. Elle nous motive à montrer en permanence de quoi on est capable et d’être encore meilleur.”
***L’article fait partie de la série La Semaine de la France, un projet réalisé par Cultura la dubă, soutenu par BNP Paribas.
La traduction en langue française, offerte par l’Institut Culturel Roumain de Paris, a été réalisée par Cristina Hermeziu avec l’aide de François Deweer.


