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L’odeur des tilleuls à Bucarest et un empire cinématographique en France. L’histoire fascinante de Marin Karmitz, réalisateur et producteur franco-roumain

photo: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă

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ROMÂNĂ

Il fut un temps où les matinées parisiennes le rattrapaient aux côtés de Samuel Beckett, après d’innombrables heures passées à parler et à boire du whisky. Ou encore quand il construisait avec Krzysztof Kieślowski la mythique trilogie : Bleu, Blanc, Rouge. Et il y eut ces années où il retourna dans son pays natal, avec Lucian Pintilie, pour produire quelques-uns des films du grand réalisateur roumain.

Nous avons rencontré Marin Karmitz dans son bureau à la société MK2 à Paris, l’empire cinématographique qu’il a fondé en France, avec ses salles de cinéma, sa production, sa distribution et son propre service de restauration de films.

Ils nous ont rapprochés de la Roumanie et de l’intérêt pour les histoires qui valent la peine d’être racontées, qu’il s’agisse du cinéma ou de celles qui ont marqué l’humanité.

En tant que réalisateur et producteur de films, Marin Karmitz a reçu plus de 150 prix et nominations dans les plus grands festivals de cinéma, dont trois Palmes d’Or, trois Lions d’Or à Venise, un Ours d’Or à Berlin, trois nominations aux Oscars et pas moins de 25 Césars.

Il nous accueille chaleureusement pour un entretien de plusieurs heures, au cours duquel nous l’entendons citer, en toute simplicité, les grands noms de ceux avec lesquels il a travaillé : Marguerite Duras, Jean-Luc Godard, Theo Angelopoulos, Louis Malle ou encore Claude Chabrol.

Néanmoins, cet article ne porte pas seulement sur des films ou sur des noms importants de la culture universelle, il s’y agit aussi d’un enfant juif roumain, qui a vécu, à Bucarest, la terreur des légionnaires, qui a été privé de son droit d’aller à l’école, et qui a été contraint de fuir dans un pays étranger.

Cet enfant a aujourd’hui 84 ​​ans et une carrière sans égale.

Marin Karmitz, Paris 2022/ foto: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă
Marin Karmitz, Paris 2022/ photo: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă

“Je suis retourné en Roumanie pour la première fois dans les années 90 pour la production d’un film de Lucian Pintilie (N.red. Un été inoubliable).

Je logeais dans un hôtel à côté du Palais Royal et je voulais retrouver la maison dans laquelle j’étais né, où j’ai passé mon enfance.”

“À l’époque, il n’y avait pas de cartes de Bucarest, alors j’ai marché et j’ai réussi à trouver la maison par moi-même. C’était sur la rue Dumbrava Roșie.

Il faisait presque nuit et j’ai réussi à trouver la maison. J’ai été surpris moi-même de revivre des souvenirs que je n’aurais pas pu décrire.”

Marin est né dans une famille juive bucarestoise et porte le nom de son grand-père, Marin Karmitz, qui dirigeait une fructueuse entreprise laitière.

Portrait du grand-père de Marin Karmitz, accroché au mur de son bureau au MK2, Paris 2022 – photo: Bogdan Iordache/ Cultura la Dubă

Son père et son oncle possédaient une grande entreprise de produits chimiques et pharmaceutiques. Ils furent parmi les premières cibles des rebelles légionnaires dirigés par Horia Sima.

Photo du siège de l’entreprise pharmaceutique de la famille, sur Calea Victoriei / photo : Bogdan Iordache/ Cultura la Dubă


Marin n’avait que 3 ans lorsque les rebelles ultra-fascistes ont pénétré dans leur maison de la rue Dumbrava Roşie, et ont terrorisé sa mère. Pour l’intimider, ils ont braqué un pistolet sur la tempe de l’enfant.

“Ils sont venus chez nous pour chercher mon père et son frère. Ils sont restés trois jours et ont essayé de faire dire à ma mère où mon père se cachait. C’est ce dont je me souviens très bien, l’atmosphère de terreur dans laquelle nous étions. 

La peur est quelque chose qu’on ne peut pas oublier, elle est toujours là. Par exemple, je ne supporte pas que quelqu’un me pointe un pistolet sur la tempe, au sens figuré, parce que j’ai vécu ça, au sens propre, quand j’étais enfant.

Je n’ai jamais supporté la pression dans aucune relation humaine. Je suis connu pour ça dans le monde du cinéma.”

Ses souvenirs liés à la Roumanie oscillent désormais entre terreur et nostalgie.

Marin Karmitz, Paris 2022/ photo: Bogdan Iordache / Cultura la dubă

“J’ai eu une enfance très libre, car, en tant que Juif, je n’avais pas le droit d’aller à l’école. Je n’ai appris à lire et à écrire que lorsque je suis arrivé en France. Et je me souviens avoir passé beaucoup de temps avec les autres enfants à Grădina Icoanei, on s’amusait, personne ne prenait soin de moi. Je n’avais aucune obligation.”

Marin a 9 ans en 1947, lorsqu’il quitte définitivement la Roumanie. Libérés de la terreur fasciste, les Juifs roumains qui ont survécu sont ensuite confrontés à l’oppression communiste, qui les dépouille de leurs biens. Alors, laissée sans rien, la famille Karmitz embarque sur un bateau à Constanta, sans destination précise.

Après de nombreuses escales à Istanbul, Beyrouth, Haïfa et Naples, où les Juifs ne sont pas autorisés à débarquer, la seule ville où ils peuvent toucher terre est Marseille.

Deux ans à peine après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la vie de Marin Karmitz reprend son cours en France.

“C’était le seul pays où les bâtiments disaient Liberté, Égalité, Fraternité, le seul pays qui nous accueillait.”

Il fréquente une école publique près de Nice et se retrouve ensuite à Paris. Son père veut qu’il choisisse une profession stable, comme le droit, mais il est attiré par une carrière artistique.

Marin Karmitz, Paris 2022/ photo: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă

“Depuis que j’ai découvert la lecture, je me suis passionné pour les livres, je lisais beaucoup quand j’étais adolescent, je n’avais pas d’amis car on déménageait beaucoup, on avait la vie des immigrés.

J’aurais aimé être écrivain, mais je n’étais pas bon. Je voulais aussi être architecte, j’avais des cousins qui l’étaient, mais je n’étais pas très doué pour ça non plus. Je n’étais pas un bon dessinateur, je n’avais pas l’oreille musicale. J’aurais aimé être chef d’orchestre, mais je n’étais pas très bon non plus.

Et j’étais fasciné par le monde du cinéma.

Marin Karmitz, Paris 2022/ foto: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă
Marin Karmitz, Paris 2022/ photo: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă

Une autre explication est qu’en France, pendant plusieurs années, j’ai eu un passeport d’immigrant. Il fallait un visa pour aller n’importe où, on passait d’innombrables heures aux douanes, à se faire contrôler, c’était affreux. Je rêvais d’avoir un passeport diplomatique, pour traverser les frontières sans problème.

Alors, j’ai réalisé que le cinéma était un moyen de franchir n’importe quelle frontière sans quitter mon bureau, uniquement par mon imagination. On pouvait parcourir le monde entier sans passeport ou avec un passeport immatériel – le film.”

“Quand je faisais des films, les produisais ou les distribuais, je devenais un tel voyageur, sans frontières.

Il étudie le cinéma à l’Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC) de Paris et se spécialise comme opérateur, mais ce qu’il veut, c’est être réalisateur.

Il travaille donc d’abord comme assistant réalisateur, mais pas avec n’importe qui.

“J’ai eu l’opportunité de travailler avec Agnès Varda, avec Jean Luc Godard.” Il produit ensuite le court métrage d’un jeune réalisateur grâce à de l’argent emprunté à son père.

Marin Karmitz și Alexandra Tănăsescu, Paris 2022/ foto: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă
Marin Karmitz et Alexandra Tănăsescu, Paris 2022/ photo: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă

“C’était un réalisateur qui avait déjà travaillé avec de grands producteurs de la période de la Nouvelle Vague. Et il avait un projet que tous les grands producteurs avaient refusé. Il m’en a parlé et je lui ai dit que j’allais essayer de produire le film.

C’est un film que j’ai fait avec lui et un acteur extraordinaire qui est décédé récemment, Jean-Louis Trintignant.”

Le court métrage est un succès et Marin gagne de l’argent pour réaliser son premier court métrage, d’après un scénario de Marguerite Duras.

“Ce court métrage n’a pas eu de succès, mais j’ai eu l’opportunité de travailler avec l’une des écrivaines les plus connues au monde. Et, entre autres, le film met en scène la femme de Peter Brook, Natasha Perry et un acteur qui a donné naissance à toute une génération d’acteurs, appelé Garrel, le grand-père de Louis Garrel.”

Le film est néanmoins bien accueilli par les intellectuels. Son courage et son anticonformisme lui ouvrent les portes vers de grands créateurs, et devient lui-même l’un d’entre eux.

“En travaillant sur un autre projet, pendant un an et demi, j’ai eu la chance de boire du whisky avec Samuel Beckett, de 13 heures à 5 heures du matin. C’est une rencontre qui m’a laissé une profonde impression.”

“J’ai aussi rencontré Ionesco à l’époque où je passais de temps avec Beckett.”

En 1972, le long métrage ” Coup pour coup », qu’il réalise et produit, marque définitivement sa carrière. L’histoire du film est centrée sur la grève d’un groupe de travailleuses qui ne supportent plus les conditions de travail dans leur entreprise. Elles ont mis sous séquestre leur patron et revendiquent leurs droits. Et les réactions de la classe ouvrière française sont impressionnantes.

“Le film a déclenché un terrible scandale. Dans les villes où le film était à l’affiche, les ouvriers des usines déclaraient la grève. Sous la pression des patrons, les cinémas ont retiré le film.”

Surveillé de près par un gouvernement peu favorable à de telles manifestations artistiques, Karmitz a décidé d’ouvrir son propre cinéma et de continuer à proposer au public des films qui comptent.

Le cinéma MK2, Paris 2022 / photo: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă

“En 1974, j’ai ouvert le premier cinéma près de la place Bastille. Il n’y avait rien de tel dans la région, il y avait qu’une salle de karaté et une de porno.”

Aujourd’hui, l’empire cinématographique MK2, c’est 75 écrans en France et 64 en Espagne.

En 40 ans de carrière, Marin Karmitz a produit 108 films et en a distribué plus de 350 dans ses salles.

Marin Karmitz și Alexandra Tănăsescu, Paris 2022/ foto: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă
Marin Karmitz et Alexandra Tănăsescu, Paris 2022 / photo: Bogdan Iordache / Cultura la dubă

Parmi les grands réalisateurs avec lesquels il a travaillé, il y a aussi Lucian Pintilie.

“J’avais entendu parler de Lucian Pintilie, il était bien connu en France comme metteur en scène de théâtre. Un jour, un producteur qui venait de produire un de ses films, Le Chêne (Balanţa), m’a dit que le film n’était pas terminé, qu’il ne savait pas exactement comment organiser sa sortie en salle, et m’a demandé si je voulais rejoindre l’équipe.

J’ai vu le film, je l’ai trouvé magnifique, mais très long. J’ai dit “oui” tout de suite, à condition que nous le coupions, car sinon personne ne le verrait, et l’idée est que les gens voient le film.

C’est ainsi que j’ai commencé à travailler avec Lucian Pintilie.

– A-t-il accepté de couper le film ?

– Oui, c’est typique des réalisateurs très talentueux avec lesquels j’ai travaillé. Ils ont toujours accepté de couper le film s’ils étaient convaincus par des arguments. Seuls les petits réalisateurs faibles n’acceptent pas de couper dans leurs films, ils n’acceptent pas les critiques des autres.

Puis nous avons fait Un été inoubliable, Terminus Paradis et Trop tard.

J’aimais beaucoup Lucian Pintilie, une personne très cultivée et remarquable. En tant que cinéaste, il avait un talent extraordinaire et une forte personnalité, il parlait de la réalité politique et sociale, mais avec une écriture très personnelle.

Il y a des cinéastes qui illustrent une histoire, mais ils n’apportent rien de plus. Ils font une sorte de reportage. Lui, il n’a jamais fait ça. Il ne l’a jamais fait. Il a pris la réalité et l’a transformée par son écriture, par son style, par ses dialogues, par la façon dont il dirigeait les acteurs.

Je garde un souvenir extraordinaire de notre travail, parce que c’était un travail au niveau de l’intelligence, un échange profond où chacun disait ce avec quoi il était d’accord, ce avec quoi il n’était pas d’accord et pourquoi. Le dialogue était un dialogue de questionnement, pas d’obligation.

C’est rare.

Marin Karmitz, Paris 2022/ photo: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă

J’ai eu l’occasion de travailler avec des réalisateurs comme ça dans ma carrière. J’ai arrêté de travailler avec ceux avec qui je n’ai pas développé une telle relation. »

Une autre collaboration inoubliable de Marin Karmitz est celle avec le réalisateur polonais Krzysztof Kieślowski. Admirateur du Décalogue, Karmitz a demandé à rencontrer le réalisateur.

“J’avais produit le film Au revoir les enfants, de Louis Malle, qu’il adorait. Il a donc accepté de me rencontrer.

Nous avons passé tout l’après-midi à parler d’éthique, de morale, de vie, de philosophie. Et, tout à coup, je lui ai dit que j’aimerais faire un film avec lui. Et je lui ai demandé s’il avait des projets.

Il m’a dit qu’il travaillait sur un projet, ce qui allait devenir La double vie de Véronique, et qu’il y aurait autre chose. Il a dit “c’est un projet difficile, assez insolite, je ne sais pas si ça vous intéresserait. Je veux faire un film sur les trois couleurs – rouge, blanc, bleu. Liberté, égalité, fraternité “.

J’ai répondu : “On commence demain”. ”

La trilogie de Kieślowski, inspirée des couleurs du drapeau français et de l’histoire des trois principes liberté, égalité, fraternité a marqué l’histoire du cinéma et a valu aux deux cinéastes trois nominations aux Oscars, Le Lion d’or à Venise et de nombreuses autres nominations et récompenses.

Dans le bureau du producteur, il y a une photo du tournage de Bleu, dans laquelle il se tient à côté de l’actrice Juliette Binoche et du célèbre photographe français Robert Doisneau.

Marin Karmitz, Juliette Binoche și Robert Doisneau/ foto: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă
Marin Karmitz, Juliette Binoche et Robert Doisneau/ photo: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă

“Kieślowski était quelqu’un qui, comme Samuel Beckett, a eu une immense influence sur moi. Quelqu’un de vraiment exceptionnel.”

“Les relations que j’ai eu avec les réalisateurs qui m’ont été proches, étaient de l’ordre d’une intimité intellectuelle.

Au cœur de cette relation se trouve le respect mutuel. Je suis le producteur, vous êtes le réalisateur, chacun fait son travail et respecte le travail de l’autre. Le but est de réaliser ensemble le meilleur gâteau.

La mort de Kieślowski a été un grand coup pour moi. Idem pour Pintilie, Chabrol. Ce sont de grandes pertes pour moi.”

Ce sont ces nombreuses pertes qui ont déterminé, au final, Marin Karmitz, à arrêter de produire des films. Il a transmis son savoir à ses fils, qui ont repris presque entièrement les affaires du MK2.

Marin Karmitz și Alexandra Tănăsescu, Paris 2022/ foto: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă
Marin Karmitz et Alexandra Tănăsescu, Paris 2022/ photo: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă

Le producteur consacre désormais son temps à sa passion pour la photographie et l’art contemporain, disposant d’une impressionnante collection de photographies au siège de l’entreprise. Ces dernières années, il a organisé plusieurs expositions d’art dans de nombreux pays, y compris avec des œuvres d’art lui appartenant.

Marin Karmitz, Paris 2022/ photo: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă
Marin Karmitz, Paris 2022/ photo: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă

Son travail de réalisateur et de producteur de films a également été présenté dans les plus grands musées du monde, tels que le MoMA et le Centre Pompidou.

Dans toutes les biographies, il est présenté comme un cinéaste et un homme d’affaires franco-roumain, mais en réalité, peu de choses le relient à la Roumanie.

Mais il y a encore des liens qui ne peuvent s’expliquer que par ses propres expériences, parfois surprenantes, même pour lui-même.

“Il y a peu, je suis allé à Cluj, au TIFF, pour recevoir un prix. J’y suis allé avec mes deux enfants parce que je voulais leur montrer la Roumanie. C’était la mi-juin et j’ai toujours été attiré par les tilleuls à Paris, j’allais les chercher et les sentir, je ne savais pas pourquoi.

J’étais donc en Roumanie, je suis allé dans un parc et j’ai été tout simplement envahi par l’odeur des tilleuls. C’était l’odeur de mon enfance. Ce n’est qu’alors que j’ai compris pourquoi toute ma vie j’avais été attiré par cette odeur.

Les tilleuls de Roumanie ont une odeur plus forte que ceux de Paris.

En somme, les souvenirs de mon enfance en Roumanie me rendent nostalgique. Mon enfance a laissé une forte impression sur moi, c’est sûr.”

D’autre part, il n’oubliera jamais le lourd passé qu’il a vécu en Roumanie.

Marin Karmitz, Paris 2022/ photo: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă

“Je vous le dis honnêtement, s’il n’y avait pas mes souvenirs d’enfance qui créent un univers très personnel, je n’aurais aucune affinité avec la Roumanie. Les Roumains ont tué 350 000 Juifs. J’ai été très choqué de voir que lorsque j’en parlais en Roumanie, les gens baissaient la tête.

Quand j’ai parlé de Ceausescu, ils ont à nouveau baissé la tête.

J’ai été très perturbé par ce silence, et je pense que c’est grave quand un pays n’est pas capable d’assumer la responsabilité de son histoire et de ses erreurs. Tous les pays ont commis des atrocités, mais certains les ont reconnues et ont évolué différemment. Ce n’est pas le cas en Roumanie. ”

“Un peuple ne peut trouver son identité que s’il regarde correctement son passé. C’est absolument nécessaire pour tous les peuples du monde.

La réalité actuelle du monde ne donne pas beaucoup d’espoir au cinéaste. Même la réalisation de films ne lui apporte plus beaucoup de satisfaction, non pas sur le plan financier, mais sur le plan artistique et humain.

Il nous conduit hors de l’immense bâtiment MK2 et je lui demande quels bons films il a vus récemment. Il confie qu’il ne va plus beaucoup au cinéma car il est déçu par la production actuelle, il préfère donc passer plus de temps dans les galeries d’art.

Marin Karmitz, Paris 2022/ photo: Bogdan Iordache/ Cultura la dubă

Il se souvient cependant que le dernier film qu’il a aimé était Drive my car (Japon, 2021).

Il apprécie toujours les cinéastes roumains qui touchent aux réalités sociales et politiques dans leurs films et les appelle les « étudiants de Pintilie ». Il croit que les artistes ont une responsabilité sociale et que leur art doit contribuer à un monde meilleur.

Alexandra Tănăsescu și Marin Karmitz, Paris 2022/ foto: Cultura la dubă
Alexandra Tănăsescu et Marin Karmitz, Paris 2022/ photo: Cultura la dubă

“Tout au long de l’histoire, nous avons toujours eu le choix entre l’humanité et la barbarie, entre construire ou détruire le monde.

Maintenant, je crois que nous sommes entrés dans une période de destruction illimitée. Nous avons oublié l’histoire passée et nous en sommes déconnectés.

Pour cela, entre autres choses, c’est aussi notre faute, à nous, les artistes.

Dans le cinéma français et dans les autres cinémas, à l’exception du cinéma roumain, les cinéastes se sont beaucoup déconnectés de l’histoire ou sont allés dans une banalisation extrême de la violence, ce qu’ils ont repris du cinéma américain. La violence dans le sens du spectacle.

Dans les films, c’est devenu un plaisir de tuer quelqu’un. Et certains téléspectateurs éprouvent le plaisir de voir quelqu’un tuer quelqu’un d’autre. C’est insupportable, c’est grave.

Nous remettons en question la nature de l’être humain, l’intégrité humaine.

Le contenu a beaucoup baissé, il est plein de stéréotypes, et les images se vendent comme des petits pains. Dans ce contexte, celui qui vend le mieux a le plus grand magasin.

Nous devrions réfléchir davantage au contenu produit, pas nécessairement à l’endroit où il est diffusé – plateformes, télévision.

Si nous croyons encore en la capacité de l’homme à se comporter comme un humain, alors nous aurons l’envie d’aller voir des films dans des conditions humaines, des contenus de qualité au cinéma.”

***L’article fait partie de la série “La Semaine de la France”, un projet Cultura la dubă soutenu par BNP Paribas.

La traduction en langue française, offerte par l’Institut Culturel Roumain de Paris, a été réalisée par Doina Marian avec l’aide de François Deweer.


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